Extrait n°3 : Terra incognita

Parvenue à l’aire d’envol, Rorkane décolla. Déployant ses grandes ailes de plumes blanches, elle se laissa porter par les courants de Koyt Marar.

Lui parvenait aux narines, une odeur de terre et de bruyères, de mer et de rivage. Elle inspira à pleins poumons et prit de l’altitude.

Voilà ce qu’étaient censés ressentir les dragons : quiétude et liberté.

Le monde s’étendait à ses pieds, immense, plein de promesses. Ici l’horizon n’était qu’un mot. Elle dépassa les nuages et le monde ne devint plus qu’un mot lui aussi. Une étendue de coton s’étirait sous ses pattes, infinie, faite de montagnes et de plaines oniriques, qu’elle effleura d’une griffe rêveuse.

Elle prit de la vitesse et se retrouva au milieu de la mer, volant vers le sud, vers des lieux inconnus des humains et des elfes, vers des rivages inexplorés.

Voilà où était son territoire, hors des cartes fixées par les Hommes, hors des routes tracées pour les navires, hors de portée des trépidations compulsives d’un monde trop frénétique.

Elle n’avait qu’à voler. Elle le sentait dans son ventre, cette bête affamée de liberté, ça lui démangeait les griffes de lui ouvrir la porte, de s’offrir à l’infini, de donner à ses ailes immortelles le monde tout entier en héritage.

Pourquoi s’attacher à de si petites choses ?

Pourquoi faire son univers d’un seul pays, d’une seule époque ?

Pourquoi s’enchainer à ce bout de rocher, à cette ville morte, alors que l’infini était à portée d’aile ? Est-ce qu’elle ne pouvait pas rejeter tout cela ? Les lois des Hommes, leur savoir-vivre policé. Pourquoi craindre les conséquences alors qu’elle était un dragon ?

Est-ce qu’elle ne pouvait revenir en arrière ? Elle irait détruire Roytan de ses griffes, pour lui apprendre le respect dû aux dragons et à sa dragonnière. Elle lui ferait rentrer dans la gorge ses insultes et son mépris. Il n’avait pas encore appris à la craindre, mais cela pouvait venir. Elle pouvait lui montrer ce dont était capable un dragon une fois l’épée tirée.

Elle pouvait le broyer, lui et même tous les elfes qui s’interposeraient. Cela lui serait aussi facile que d’écraser une souris. Nul doute que la reine n’en resterait pas là. Alors pourquoi ne pas mettre la Waniri à feu et à sang pour faire bonne mesure ?

Tout cela était vain de toute façon ! Les royaumes, la guerre, tout ne faisait que passer, inéluctablement. Peut-être qu’à force, Eliwyl comprendrait aussi, que tout cela n’était rien qu’un soupir dans l’infini, que les conséquences qu’elle craignait n’existaient que dans son esprit. Et peut-être qu’alors elles pourraient parcourir l’infini ensemble, sans se soucier que quoique ce soit eut de l’importance.

Et si elle ne comprenait pas, Eliwyl deviendrait sa seule entrave.

Il n’y aurait alors plus d’autres choix, il faudrait qu’elle la tue si elle voulait être vraiment libre.

Rorkane se posa, sur son ile inconnue des Hommes, sa marche vers l’infini, le seuil de son monde, sa terra incognita. Elle contempla le soleil à l’horizon.

Son esprit était parvenu au point où sa raison lui faisait rebrousser chemin. Rorkane avait fait son choix longtemps auparavant, elle avait choisi les humains, et Eliwyl. Et devant elle, la Naga Wira rendait les armes. Elle sentit l’animal retourner dans sa cage, résigné.

Tout cela n’arriverait jamais, car elle s’était enchainée. Elle l’avait fait par amour, pour la volonté de fer d’une rouquine à la lame acérée. Qui l’avait contemplée une fois, avec la sincérité du cœur, ne pouvait trouver dans l’infini un prix supérieur. Elle, sa dragonnière.

Si fort que puisse être son désir de vivre libre, il ployait devant cette attache qu’elle ne consentirait jamais à briser. C’était son ancrage, son équilibre.

Elle regarda le soleil, sans ciller. Quelle pouvait être la beauté de ce soleil, si rien n’avait d’importance ? Si l’infini lui appartenait, si rien n’avait de poids, si tout ne faisait que passer, qu’elle était la valeur de chaque instant ? L’infini se diluait dans l’infini, comme un serpent se dévorant lui-même. Rorkane avait fait son choix, un échange, l’infini contre l’instant. C’était Eliwyl qui donnait de la valeur à tout cela. Dans son monde à elle, elle était importante, ses actes avaient du sens. Sa force de dragon pouvait changer les choses. Dans son monde, ça avait du sens d’accepter les brimades d’un elfe détestable, cela servait quelque chose de plus grand.

Souvent, Rorkane venait ici, explorer son adversaire, sa Naga Wira, connaitre son ennemie pour mieux s’en protéger et en protéger les siens, sur sa terra incognita pleine de promesses.

Elle avait fait son choix et pourtant, elle sentait cet appel puissant, venu du fond des âges, ce souffle qui lui montait des tripes jusque dans les écailles.

Comme l’appel solitaire d’un loup dans les montagnes, il résonnait en elle trop fort pour se taire un jour..

Malgré ses attaches, malgré son choix, malgré l’équilibre que lui donnait Eliwyl, demeurait en elle cette envie irrépressible de rejeter toutes ses entraves pour hurler dans l’infini.

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