Derrière elle, Koumal alla fermer la porte, en la poussant de son dos. Eliwyl se sentit étrangement oppressée. Elle reporta son attention du Riwan, alors que Koumal la contournait pour se placer derrière l’elfe.
— Le type Sentinelle n’est pas uniquement une capacité de perception du monde extérieur. Bien utilisé, il permet de déstabiliser ses adversaires. Au Rimrad on appelle cela Tuer la Technique. On l’a déjà utilisée sur toi, mais assez subtilement pour que ça t’échappe. Je vais te montrer ce que c’est, et je t’expliquerai comment ça fonctionne, pour que tu puisses t’en protéger.
L’attitude de Riwan changea.
Elle prit des mouvements de fauve en chasse, mesurés, souples. Sa garde était négligée, plus naturelle que les formes académiques, plus personnelle, mais ses épaules parfaitement détendues, l’équilibre dans son mouvement, dénotaient sa grande dextérité. Il y avait dans son regard un esprit combattif, brillant comme une flamme. Elle eut l’impression d’entendre la voix de Norgar dans sa tête : « un regard à dévorer le monde ». Koumal émit un feulement discret, mais on aurait presque pu croire qu’il venait de Riwan, tant son attitude était en adéquation celle de son totem.
Eliwyl se mit en garde.
Elle sentit quelque chose vaciller dans son être.
Elle eut soudain le sentiment que rien de ce qu’elles avaient traversé en commun ne comptait plus, ni les épreuves, ni les éléments qu’elle avait cru déceler en elle dans leurs entrainements communs.
C’était tellement différent de tout ce qu’elle avait vu d’elle jusqu’à maintenant, qu’une pensée vertigineuse lui traversa soudain l’esprit, froide comme la mort : tout pouvait avoir été faux.
Sa main droite trembla.
Elle eut l’impression d’être prise à la gorge.
Les gestes de l’elfe étaient extrêmement lents, mais c’était comme si chaque seconde qui s’écoulait était un supplice. Eliwyl se secoua, tentant de dompter son esprit, de s’imposer le calme.
Mais Riwan fonça sur elle.
Son assaut fut précis, d’une vitesse invraisemblable, et extrêmement brutal. Eliwyl parvint à dévier en partie l’épée de bois de Riwan, mais le choc l’atteignit malgré tout, tellement violemment que l’impact se répercuta dans ses cotes, comme une onde de choc.
Elle n’avait aucune idée que Riwan avait cela en elle.
À peine eut-elle le temps d’échapper à cet assaut que Riwan revint à la charge, plus rapide, plus violente, avec son regard qui ne la lâchait pas. Eliwyl para une frappe à la tête, l’elfe retournait sa lame, la frappant aux poignets, au ventre. Elle évitait une frappe, elle en recevait quatre.
Eliwyl revivait ses pires moments avec le Rimrad.
La fois où elle avait eu les cotes fissurées sur un impact, elle ressentit le souvenir de cette douleur explosant dans sa poitrine, lui courant le long de la colonne vertébrale jusque dans les dents.
Riwan avançait pourtant, à pas mesurés. Eliwyl se sentit liquéfiée de l’intérieur. Elle recula, elle ne voulait plus combattre. Elle se reprit, s’élança avec toute la fureur de sa peur.
Et ses mouvements furent d’une lenteur désespérante. Elle se voyait comme au ralenti. Ses lames ne fonctionnaient pas en coordination, Riwan forçait ses épées à se gêner l’une l’autre, c’était invraisemblable. Rien de tout cela n’avait le moindre sens, la peur, les doutes qui la dévoraient, ses mains qui tremblaient, ses lames qui se désordonnaient et son esprit combattif qui se repliait en elle-même comme un chat pourchassé par une meute de chiens des rues.
Eliwyl vit alors ce que Norgar avait vu, le soir de l’Adaëssay Olwin, un tigre des plaines noir, avec des ailes blanches. Elle n’avait aucun mal à imaginer ce monstre quand elle plongeait ses yeux dans ceux de Riwan, qu’elle lisait cette détermination prédatrice, qui explosait en assauts furieux.
Comme lui alors, elle ressentit de la terreur. L’être qu’elle avait sous les yeux lui inspirait la pire peur qu’elle ait jamais pu imaginer, une peur dont elle n’avait jamais eu l’idée avant de l’avoir sous les yeux, son plus terrible cauchemar : un être qui pouvait mentir à l’épée.
Eliwyl n’avait que le sabre pour comprendre les gens, tout le reste lui échappait. La communication, l’empathie, la bienveillance, tout cela pour elle ne fonctionnait que l’épée à la main. Dans les interactions du quotidien, elle ne comprenait rien. Elle avait besoin de la pratique du sabre. Dans ces moments si rapides que l’attitude ou l’émotion ne pouvait pas être feintes, elle voyait les gens dans toute leur sincérité, et là seulement elle comprenait quelqu’un. Et il y a en avait eu, entre elles deux, de ces dialogues de sabre à sabre, de cœur à cœur, du moins elle le croyait.
Mais si tout ce qu’elle avait vu d’elle dans ces phrases d’escrimes pouvait être un mensonge, le sol se dérobait sous ses pieds.
Riwan fit un pas vers elle. Eliwyl sentit son pouls accélérer et fit un pas en arrière par réflexe. Un frisson lui courait sous la peau.
L’épée ne pouvait mentir, elle n’avait que cela pour réellement comprendre les autres. Si l’épée mentait tout le reste s’effondrait, elle, la sincérité, sa capacité à vivre avec les autres, ses valeurs, tout ce qui la définissait.
Quelque chose se brisa en elle.
Pour la première fois, son esprit combattif fut terrassé. Elle ne rivalisait pas, elle n’était pas à la hauteur. Elle abandonna.
Et la lame de Riwan, intraitable, se fraya un chemin dans sa garde, à une main, franchissant en un clin d’œil la distance qui les séparait.
Elle reçut un choc violent à la gorge, reculant sous l’impact.
Le mur l’arrêta et elle glissa, la respiration coupée.

