Tous deux se mirent en garde et aussitôt Eliwyl entra dans le combat.
Son corps ne bougeait pas, ses épaules étaient relâchées, mais son esprit se tendit, immédiatement à l’affût de l’ouverture. Elle se battait à deux épées dans le plus pur style de l’école de Tsiroèn. De la main gauche, elle tenait sa première lame devant elle, cherchant l’ouverture, menaçant Arvak et testant sa garde. De la main droite, elle avait déjà armé sa seconde épée et attendait l’opportunité de l’abattre sur son adversaire, en une frappe rapide et brutale. Avec des mouvements légers, à peine perceptibles, elle le jaugeait, l’esprit affûté mais calme.
Arvak repensait à son père, à sa trahison, son esprit embrumé sautait d’une pensée à une autre. En lui la colère face aux menaces de son père se mélangeait à la honte de s’être senti si vulnérable et appeuré. Eliwyl restait immobile, patiente, et cela frustrait Arvak de voir que le combat ne commençait pas et qu’il ne savait comment l’engager à son avantage.
Il lança sa lame au hasard, pour ouvrir les hostilités, qu’ils se battent.
Devant l’assaut improvisé d’Arvak, Eliwyl, sans difficulté, dévia sa tentative de la main gauche et abattit son autre épée sans ménagement sur le crâne d’Arvak, l’étourdissant brièvement.
Une frappe irréfléchie n’avait aucune chance d’aboutir contre elle et Arvak le savait. La facilité avec laquelle elle venait de l’atteindre augmenta sa frustration. Il riposta par une attaque tout aussi désordonnée et Eliwyl le punit avec la même intransigeance.
Elle n’avait aucune difficulté à anticiper un adversaire ayant si peu de contrôle de lui-même qu’Arvak en cet instant. Elle voyait toutes ses offensives en avance, frappait avec un timing parfait qui ne laissait aucune chance à Arvak, le confrontant durement à ses propres lacunes. Elle maniait ses deux lames avec aisance, plaçant toujours chacune à l’emplacement idéal pour parer ou attaquer. Eliwyl pouvait penser les mouvements de chacune de ses lames autant séparément que conjointement ou alternativement, et le résultat était terrifiant de maîtrise.
Arvak voyait la piètre qualité de ses assauts, leur prévisibilité, leur manque de conviction et d’énergie, il avait honte d’être aussi mauvais et de donner une image aussi désastreuse de ses capacités. Eliwyl de son côté ne lui faisait aucun cadeau, ne laissait aucune prise, ne témoignait aucune compassion. Chaque fois qu’Arvak manquait de vigilance, de la main gauche, Eliwyl ouvrait sa garde comme on ouvre une boîte et Arvak se trouvait à nu, désemparé, tandis que la seconde lame s’abattait sur lui, implacablement.
Il pouvait discerner qu’à sa façon elle trépignait.
Elle était impatiente qu’Arvak lui offre un meilleur combat, qu’il cesse ses offensives brouillonnes et désordonnées, qu’il trouve le calme qui lui permettrait d’être au meilleur de lui-même. Elle savait qu’il pouvait rivaliser et elle n’attendait que cela. Arvak n’arrivait à rien.
Par un signe Eliwyl mit fin au combat et vint vers lui.
— Bon, ce que tu fais c’est nul, dit-elle sans l’épargner, mais de ce que je vois tu es à deux doigts d’exploser. Ce que je te propose c’est : je te fais des ouvertures, tu te défoules un bon coup et après on discute.
Arvak accepta, non sans honte.
L’exercice entre eux changea. Eliwyl ouvrait sa garde pour présenter ses protections, et Arvak enchaînait les attaques au rythme le plus soutenu dont il était capable.
Lorsqu’il faisait mine de se relâcher, Eliwyl l’attaquait à son tour, avec intransigeance et brutalité. Lorsqu’il semblait s’apaiser, elle le prenait à défaut, lui présentait une ouverture pour l’amener à s’y engouffrer et, au dernier instant, exploitait son assaut prévisible pour le frapper. C’était une attitude frustrante et humiliante, qui relançait Arvak dans son énervement. Eliwyl le fit pour le forcer à vider son sac, une bonne fois pour toutes.
Tous deux se connaissaient par cœur. Ils avaient pratiqué cet exercice à de très nombreuses reprises, pas toujours pour l’usage qu’ils en faisaient aujourd’hui. Ils ne se seraient permis ce type d’échange avec personne d’autre. Malgré les assauts furieux d’Arvak, Eliwyl le contrôlait sans effort. Elle parait ou se dérobait sans difficulté, toujours l’une de ses lames était là pour la protéger ou attaquer. Arvak s’appuya sur elle, sur son talent et son art, pour libérer son esprit de la tempête qui l’oppressait, comme on attrape une main salutaire pour ne pas sombrer. La reconnaissance prit la place de la fureur.
Ils ne poursuivirent pas ainsi durant très longtemps et, lorsqu’Arvak eut son compte, il l’indiqua à sa partenaire par un signe.
Alors ils se remirent en garde. Arvak avait le souffle court, les membres endoloris par les coups qu’il avait reçus et par la crispation dans ses muscles, mais son esprit était clair, vide, enfin concentré sur le combat.
Ils reprirent véritablement l’affrontement. Leurs attaques devinrent plus rares, mais plus intenses. Le corps d’Arvak révélait moins ses intentions et ses attaques furent plus pertinentes. Eliwyl en profita pour passer à la vitesse supérieure.
Alors qu’à la première phase de leur combat elle s’était contentée de punir son manque de concentration, elle commença à lui mettre la pression. Elle entrait dans sa zone de confort, plaçait la pointe de son épée d’entraînement près de ses yeux ou de sa gorge, occupait son champ de vision de toute sa présence.
Eliwyl était une frêle jeune femme, elle était plus petite que lui, plus légère aussi, mais l’arme à la main, elle faisait peur. Sa présence était intimidante, même à l’entraînement. Arvak pouvait sentir la mort s’abattre sur lui quand son épée de bois le frappait. Et, maintenant qu’il avait prouvé qu’il pouvait ordonner ses assauts, c’était au tour d’Eliwyl de s’exprimer. Maintenant qu’il pouvait l’encaisser et y répondre, à son tour Eliwyl laissa parler le fauve. Elle n’avait encore rencontré nul autre que lui parmi ses adversaires – en dehors de quelques rares mentors comme Andlam – qui pût rivaliser avec elle.
Avec tous les autres sa présence au combat, son agressivité, sa volonté de tuer son adversaire avaient raison de toute velléité de résistance. Elle balayait la force mentale de ses opposants comme on souffle une bougie, et contre tous les autres, si Eliwyl voulait le meilleur de son adversaire, elle devait se modérer, réfréner son esprit combatif, se montrer moins agressive et moins intimidante, pour ne pas briser son adversaire. Mais contre Arvak, plus elle s’exprimait, plus elle allait crescendo dans ses attaques, plus elle engageait sa combativité, et plus elle aiguisait la vigilance d’Arvak. Plus il rivalisait avec elle. Alors elle pouvait être pleinement qui elle était, et ressentir son être comme un tout, cohérent et indivisible. Elle avait besoin de cette harmonie dans son âme pour se sentir apaisée dans sa vie.
Alors que la peur achevait de concentrer Arvak, son instinct de survie prit le dessus, quelque chose de plus ancien et plus primitif que lui. Dans son esprit, la tempête avait pris fin, seul demeurait un silence absolu de pensée. Le temps lui sembla ralentir, une seconde de combat lui en paraissait dix, il percevait chaque détail, une crispation de l’épaule, un mouvement de pied, une pression particulière contre sa lame, un regard qui tombait sur une partie ouverte de sa garde. Il recueillait tout ceci en une fraction de seconde, sans même qu’il le perçût, ou à peine. D’instinct, il sentait, presque tactilement, comment pousser son adversaire à l’erreur, comment la forcer à révéler une ouverture. Il la conduisait à faire quelque chose qu’elle ne voulait pas accomplir et dont il profitait. Et Eliwyl de son côté adopta une attitude identique, de sorte qu’ils devaient s’anticiper l’un l’autre, se tromper l’un l’autre pour se vaincre. Même leur immobilité devint un combat, et les attaques, parades, contre-attaques, plus rares, partaient avec une vitesse et une précision prodigieuses.
Autour d’eux, des visiteurs de l’auberge avaient commencé à se rassembler et ni Eliwyl ni Arvak n’eurent à rougir de la démonstration qu’ils firent de leur art à ce moment-là. Ils concentrèrent leurs efforts dans un dernier assaut et se frappèrent mutuellement. Leur conviction et leur puissance lors de cette frappe furent telles qu’il aurait été impossible de départager entre eux la victoire sur ce point, ou de dire qui des deux combattants aurait survécu à cet assaut.
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