La vallée où avait été bâtie la citadelle de Roakinmir était une lande austère.
Plantée par endroits de bosquets d’arbres bas, balayée par le vent, elle étendait, au nord et à l’est, son paysage vallonné de bruyère et de ronces touffues. De loin en loin affleuraient d’imposants blocs de grès, tantôt arrondis par le passage des ans, tantôt dressés telle une griffe à travers la plaine.
Au pied de Roakinmir toutefois, sur sa face ouest et sud, la terre semblait plus douce. Des collines débonnaires et, ailleurs, des étendues planes offraient au regard des pâtures d’herbes riches, où paissaient des moutons, des chèvres et des chevaux. On devinait dans cette partie plus avenante du décor, les alluvions d’une ancienne rivière qui avait déposé, année après année, des sédiments riches sur un sol égal. Mais le cours du torrent s’était largement déplacé avec le temps, contournant à présent la citadelle plus loin par le nord et l’est.
Il n’en demeurait plus qu’un mince ruisseau, bondissant entre les rochers, et son cours, tantôt large et tranquille, tantôt resserré et puissant, remontait loin vers le nord, prenant sa source dans les montagnes du Vaèr.
Depuis l’endroit où il se trouvait, Arvak le devinait, à son scintillement sous le soleil et au son carillonnant qu’il faisait contre les pierres.
Mais malgré la beauté minérale du décor, la tour de Roakinmir fut celle qui capta le plus immédiatement son attention.
Bâtie plusieurs milliers d’années plus tôt par les anciens dragonniers – pour garder la passe de Mirminköl à l’ouest et prévenir du franchissement des cols par les dragons sauvages – la tour de Roakinmir se dressait, plus haute et large que ce qu’aucun humain ne pouvait construire. Sa pierre noire, usée par le temps, tranchait nettement avec le reste des constructions plus modernes qui entourait son pied et, par sa teinte irréelle, donnait au décor un aspect fantasmatique.
On pouvait deviner encore que sa façade avait autrefois été finement travaillée, ornée de gargouilles, d’arabesques et de créatures mythiques. Mais la plupart n’avaient pas résisté au passage du temps, et il n’en demeurait plus aujourd’hui que des ombres, grotesques vestiges de ce qu’elles avaient été. Les premiers étages paraissaient habités, mais le délabrement de la tour augmentait avec les degrés et Arvak devinait, à sa hauteur extraordinaire, qu’il n’était pas humainement possible d’y vivre sur tous les niveaux, de les gravir et descendre journellement. Ainsi, les plus hauts étages apparaissaient éventrés et en partie effondrés.
Au pied de la tour, des constructions plus récentes avaient été ajoutées, l’adaptant à l’usage que les humains avaient fait du lieu, depuis la disparition des dragonniers.
Les bordures du piton rocheux où avait été bâtie la citadelle étaient à présent ceintes d’une fortification en grès, ponctuée de tourelles, surmontée de barbelés d’argent. Sa surface était inégale et formait au sud une déclivité où avait été construite une tourelle, imposante pour une construction moderne, mais dérisoire comparée à celle des dragonniers.
Arvak pouvait deviner, par son expérience militaire et depuis sa position surélevée, que l’intérieur de la fortification devait compter des entrepôts, des écuries et les logements des Frontaliers.
Autour du piton de la citadelle, ceinturant un vaste territoire dont une bonne partie restait de la lande sauvage, un mur de brique avait été construit pour écarter les lycans des pâtures et de ses animaux. Ce second rempart semblait dérisoire, mal entretenu et érodé par endroits, mais en plein jour et contre les Chiens Errants, Arvak savait qu’il suffisait.
Les Frontaliers n’utilisaient guère comme territoire que les alluvions fertiles au pied de la tour, bien qu’une plus grande étendue fut ceinturée de brique. Le reste était peuplé de ronces et de bruyère, entrecroisant leurs tiges sauvages pour former d’épais buissons épineux. De même ils n’employaient de la tour des dragonniers que les quatre ou cinq premiers étages. Arvak devinait qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour entretenir davantage les lieux.
Voilà ce qu’était la tour Frontalière de Roakinmir.
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